Votre vie numérique ne connaît pas les frontières. Votre plan successoral, si.
En tant qu'expatrié, vos actifs numériques sont répartis dans plusieurs pays : comptes bancaires en France, crypto en Suisse, e-mail chez un prestataire américain. Découvrez comment créer une cartographie numérique transfrontalière avant qu'il ne soit trop tard.
Le coup de téléphone que personne n'anticipe
Sophie était notaire à Lyon. Elle connaissait le droit successoral mieux que quiconque. Quand son mari Antoine a été hospitalisé d'urgence après un accident de voiture, elle s'est dit qu'elle allait gérer sans problème.
Ce qu'elle n'avait pas prévu : Antoine avait réparti sa vie numérique sur cinq pays.
Un compte courant au Crédit Agricole à Paris. Des investissements via un courtier néerlandais. Des cryptomonnaies sur une plateforme suisse. Un nom de domaine enregistré en Irlande. Ses e-mails professionnels hébergés chez un fournisseur américain.
Sophie — notaire de profession — a mis quatre mois à identifier l'ensemble des actifs numériques de son mari. Non parce qu'il cachait quoi que ce soit. Mais parce qu'il n'avait jamais pris le temps de les recenser.
Antoine s'en est sorti. Mais l'expérience les a profondément marqués tous les deux.
La réalité de l'expatrié numérique français
La France a été pionnière en matière de succession numérique. La Loi pour une République Numérique de 2016 permet aux citoyens d'enregistrer des « directives numériques » — des instructions sur ce qui doit advenir de leurs données après leur mort, confiées à un prestataire certifié.
C'est une avancée considérable. Mais elle présuppose que vous sachiez ce que vous avez.
Pensez à ce qu'accumule un Français expatrié en Europe :
- Comptes bancaires : Compte à La Banque Postale ou à la Société Générale en France, compte local dans votre pays de résidence, éventuellement un compte Wise ou Revolut (domicilié en Lituanie ou au Royaume-Uni)
- Investissements : PEA ou assurance-vie en France, courtier dans un autre pays européen, peut-être un ISA d'un passage à Londres
- Cryptomonnaies : Coinhouse (France, régulé AMF), Bitpanda (Autriche), Kraken (Irlande/États-Unis) — chacun sous un cadre réglementaire différent
- Activité professionnelle : Facturation via une plateforme britannique, boutique en ligne hébergée aux États-Unis, nom de domaine enregistré en Irlande
- Services cloud : Google Workspace, iCloud, Dropbox — tous juridiquement soumis au droit américain, quel que soit votre pays de résidence
- Divers : Contrats numériques, plateformes de retraite, logiciels sous licence
Chacun de ces actifs relève d'un régime juridique différent. Et les héritiers qui devront démêler tout ça — souvent en plein deuil — n'ont pas forcément les ressources linguistiques, techniques ou juridiques pour y faire face.
Pourquoi l'acte de notoriété ne suffit pas
En France, le notaire établit un acte de notoriété qui prouve la qualité d'héritier. Ce document est le point de départ de toute succession française.
Mais voici le problème pour les actifs numériques transfrontaliers :
Les plateformes américaines — Google, Apple, Microsoft — sont soumises au Stored Communications Act américain. Même si un héritier dispose d'un acte de notoriété français parfaitement valide, ces entreprises peuvent exiger une ordonnance d'un tribunal américain pour donner accès aux données.
Les bourses suisses de cryptomonnaies, régulées par la FINMA, ont leurs propres procédures de succession qui ne reconnaissent pas automatiquement les documents notariaux français.
Les plateformes britanniques post-Brexit sont désormais soumises au droit anglais (FCA), pas aux règlements européens. Vos démarches successorales devront s'adapter.
L'Irlande comme hub technologique : La plupart des grandes entreprises américaines ont leur siège européen à Dublin. Les droits des utilisateurs européens relèvent donc souvent du droit irlandais de la protection des données — un niveau supplémentaire de complexité.
Le règlement européen sur les successions (UE 650/2012) aide pour les actifs physiques, mais les actifs numériques — surtout chez des prestataires non européens — restent dans une zone grise considérable.
La cartographie numérique : ce qu'elle doit contenir
Une cartographie des actifs numériques transfrontaliers n'est pas un fichier Excel de mots de passe. C'est un document structuré qui donne à vos héritiers tout ce dont ils ont besoin.
Pour chaque actif numérique, documentez :
1. La nature de l'actif Nom de la plateforme, type d'actif (compte bancaire, crypto, domaine, e-mail, investissement), valeur approximative ou importance.
2. La localisation juridique Pays d'enregistrement de la plateforme, droit applicable, autorité de régulation compétente. Un compte au Crédit Agricole diffère fondamentalement d'un compte Kraken soumis au droit irlandais.
3. La preuve de propriété Numéros de compte, références, identifiants qui permettent à vos héritiers d'entamer les démarches. Pas nécessairement le mot de passe — mais assez pour commencer.
4. Les contacts et procédures La plateforme a-t-elle une procédure spécifique pour les décès ? Une adresse e-mail pour les successions ? Certaines plateformes ont des processus dédiés ; le connaître à l'avance évite des mois de délai.
5. Vos volontés Fermer, transférer, liquider, conserver ? Ne laissez pas vos proches deviner.
6. Les conditions d'accès particulières Double authentification, wallets matériels, clés de sécurité physiques — des obstacles qui bloquent l'accès même quand toute la documentation est en règle.
Le problème des langues
Cet aspect est systématiquement sous-estimé.
Imaginez : vous êtes Français, vous résidez en Allemagne, et vous décédez. Votre conjoint doit maintenant :
- Correspondre avec votre banque allemande en allemand
- Contacter une bourse suisse de crypto en allemand ou en français
- Interpeller Google en anglais via un service juridique irlandais
- Gérer votre compte en France en français
La plupart des proches ne maîtrisent pas plusieurs langues. La plupart des notaires ne sont pas spécialisés en successions numériques transfrontalières. Ce domaine est encore émergent.
Votre cartographie numérique devrait inclure des notes linguistiques : dans quelle langue communique cette plateforme, existe-t-il des formulaires traduits, faut-il des traductions certifiées pour certains documents ?
La différence entre savoir et pouvoir accéder
C'est le point crucial que la plupart des guides ignorent : savoir qu'un actif existe n'est pas la même chose que pouvoir y accéder.
Vous pouvez mentionner dans votre testament « J'ai un compte sur Coinhouse » — mais si vos héritiers n'ont pas votre adresse e-mail, votre téléphone ou votre code de double authentification, ils sont bloqués. Le compte existe légalement, mais est inaccessible en pratique.
Votre cartographie numérique doit soit contenir les identifiants d'accès, soit indiquer où ces identifiants sont conservés de manière sécurisée. C'est précisément le problème que résolvent les coffres-forts numériques.
Trois étapes pour commencer aujourd'hui
Vous n'avez pas besoin d'avoir tout résolu pour démarrer.
Étape 1 : Inventaire. Prenez 30 minutes et listez tous les comptes numériques qui ont une valeur financière ou sentimentale. Ne filtrez rien — notez tout.
Étape 2 : Pays d'enregistrement. Pour chaque compte, identifiez où est enregistrée la plateforme et quel droit s'applique. Pas besoin d'être juriste — une vision approximative est déjà précieuse.
Étape 3 : Désigner une personne responsable par compte. Qui s'en occupera si vous ne pouvez pas ? Votre conjoint, un enfant adulte, un ami de confiance ? Différents comptes peuvent nécessiter des personnes différentes selon leurs compétences techniques ou juridiques.
Ces trois étapes ne résolvent pas tout. Mais elles donnent à vos proches une chance réelle.
Sophie et Antoine ont passé un dimanche après-midi à construire ensemble leur cartographie numérique. Ils ont découvert des comptes dont aucun des deux ne se souvenait. Ils ont réalisé qu'ils n'avaient pas d'accès partagé à trois de leurs comptes financiers les plus importants. Et ils ont compris que toute leur planification reposait implicitement sur l'idée que les actifs numériques restent dans un seul pays.
Ils ont arrangé les choses. Vous le pouvez aussi.
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